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publié par Mélanie Fazi, micky le 31/05/11
Elysian Fields
- Interview vidéo

Trente minutes en tête à tête avec Elysian Fields ? Comment pourrait-on refuser une telle proposition ? Bien sûr ce n’est pas comme si on ne les avait pas déjà vu des tonnes de fois mais c’était en concert alors on est curieux, curieux de ce nouvel album bien sûr mais curieux aussi d’observer ce duo si charismatique à la ville, voir s’il a la même passion et la même classe que sur scène. A la lecture des lignes qui suivent, en regardant les images, les yeux de Jennifer qui pétillent, la liste pléthorique et pourtant loin d’être exhaustive des influences d’Oren, je pense que la réponse coule de source...

Au sujet de Last Night On Earth

N.B. : les deux dernières questions de cette section ne sont pas dans la vidéo !

En découvrant l’album, on est frappés par la juxtaposition des deux premières chansons, qui parlent de peurs d’enfance, de perte de l’innocence, etc. Était-ce délibéré d’ouvrir l’album de cette manière ?

Jennifer Charles : Oui, en effet, de manière à ce que l’album suive une sorte de trajectoire. On commence par l’enfance et l’innocence. Puis on passe à l’adolescence, on grandit, on aime, on perd, on aime de nouveau, et ensuite on part dans l’espace.

Les chansons ont-elles été écrites avec cette progression en tête ? Ou avez-vous fait une sélection parmi un certain nombre de chansons déjà écrites ?

JC : Non, ça s’est plutôt imposé tout seul. Parfois, on ne sait pas trop de quoi on dispose avant de voir l’ensemble. Mais ça nous a semblé fonctionner de cette manière.

« Red Riding Hood » rappelle beaucoup les écrits d’Angela Carter sur le thème du Petit chaperon rouge. Est-ce que vous y pensiez en l’écrivant ?

JC : Oui, tout à fait. Pas au départ, je n’avais pas décidé d’écrire une chanson à la manière d’Angela Carter. Mais je me rappelle quand j’ai commencé à écrire cette chanson, tu te souviens ? Nous étions dans une loge…

Oren Bloedow : À Aulnoy-Aimeries

JC : Pendant le festival « Nuits secrètes ». Enfin bref, en cours de route, je me suis dit « Tiens, ça fait très Angela Carter. » Parfois, on se retrouve influencé par tout ce à quoi on a été exposé.

OB : J’ai un livre d’Angela Carter dans ma salle de bains à Brooklyn, le deuxième recueil.

Aviez-vous écrit des chansons pour cet album avant de les écarter parce qu’elles n’étaient pas en phase avec le reste ?

JC : Il y a une chanson qui ne figure pas sur l’album, mais c’est une sorte de bonus. Il nous est apparu que cette chanson-là serait à part, qu’elle n’avait pas forcément besoin d’être sur cet album.

OB : Elle s’appelle « Oh baby » et elle est disponible sur iTunes. Ou en tout cas elle le sera, si ce n’est pas déjà le cas. C’est un bonus, qui s’intitule « Oh baby ». Le résultat nous plaît beaucoup.

Vous paraissiez très satisfait de l’album précédent, The Afterlife. Avez-vous ensuite traversé une de ces phases où l’on se demande comment ne pas se répéter ? Avez-vous écrit Last night on Earth dans cet état d’esprit ?

JC : Je crois que personne n’aime se répéter. Mais ce n’est pas quelque chose dont je m’inquiète. Je crois que c’est impossible de se répéter, d’une certaine manière. Je ne passe pas mon temps à me dire « Ne fais pas ça, tu risquerais de te répéter. » Bien sûr, certaines choses s’imposent d’elles-mêmes. Je crois qu’on grandit et qu’on change constamment, qu’on a toujours quelque chose de nouveau à dire. Mais d’un autre côté, chacun possède sa propre essence, sa propre chanson, et chantera toujours cette chanson, quelles que soient les modifications et configurations qu’on essaie de lui faire subir. On a toujours sa propre chanson, car c’est notre essence même. Mais effectivement, cet album sonne assez différemment des précédents.

On sent moins l’influence jazz et les dissonances sur cet album, Sleepover par exemple a un côté assez pop avec son refrain très catchy

OB : En effet, il n’y a absolument aucune dissonance dans « Sleepover ». Ce sont des notes blanches, c’est diatonique [note Cargo ! : diatonique veut dire que toutes les notes respectent la tonalité du morceau, c’est à dire qu’il n’y a pas de dissonances, « notes blanches » fait référence aux touches blanches d’un piano : si vous ne jouez que ces notes, vous êtes sûrs de ne pas faire de dissonances car elles appartiennent toutes à la gamme de do majeur]. C’est totalement délibéré. En tout cas nous n’avons pas décidé de ne plus jamais écrire de morceaux jazzy, de ne plus recourir aux dissonances. Mais d’un autre côté, ce n’est pas le genre de choses que l’on décide à l’avance, ou que l’on contrôle en permanence. Lorsqu’on écrit une chanson, c’est plutôt comme si elle avait sa propre nature. « Sleepover » parle de l’enfance, elle possède une certaine innocence qui se reflète dans les harmonies.

Sur Red Riding Hood, on passe à quelque chose de beaucoup plus rock, des power chords avec un son de guitare saturé très brut

OB : Eh bien, le personnage se trouve dans une situation dangereuse, elle traverse les bois et y croise quelqu’un qui est peut-être un loup, ou bien juste un type plus âgé avec une idée derrière la tête, mais il a en tout cas plus d’expérience. C’est le son de la confrontation entre la chair fraîche et le prédateur rapace et carnivore qui s’est focalisé sur cette proie.

JC : Mais on ne sait pas qui est le prédateur et qui est la proie. D’une certaine manière, c’est l’étape suivante après l’innocence de l’enfance. On passe par l’adolescence où on se livre à une sorte de jeu de rôles, alors qu’on est encore marqué par l’enfance : les souvenirs, les contes de fées, les rêveries qui vont influencer toute notre vie, tout ça nous façonne à mesure qu’on grandit. Mais par certains aspects, on cherche la permission de tester un rôle sans nécessairement s’y tenir. Je crois que quand on est jeune, adolescent, on est peut-être moins franc, on va dire « Je ne sais pas ce qui m’arrive ». Les gamins disent « J’étais saoul, ce n’est pas moi qui ai fait ça. » Mais il y a également quelque chose de séduisant là-dedans, de ludique, un monde fantasmatique qu’on trimballe toute sa vie à mesure qu’on grandit. Mais en grandissant, on a d’autres histoires à raconter. La première chanson, « Sleepover », commence avec une fillette terrorisée, vulnérable, c’est une chanson très vulnérable, on lui raconte une histoire atroce et elle est torturée par les autres enfants. Qu’est-ce qui arrive à cette personne en grandissant ? Elle va fétichiser l’expérience.

« Follow the leader » fait référence à une des autres enfants de cette histoire qui aurait une sorte d’emprise sur les autres ?

JC : « Follow the leader », c’est un jeu. Donc, en tant que jeune fille, j’ai envie de jouer à un jeu innocent : « Tiens, je connais un jeu qui s’appelle « follow the leader » ».

OB : « Non, c’est pour les bébés. Maintenant, on va te foutre une trouille bleue. » C’est ça, l’histoire.

Il y a aussi beaucoup d’orchestrations sur cet album, des cordes mais aussi beaucoup de cuivres

OB : On a utilisé des cuivres dans un contexte rock mais aussi dans un contexte un peu plus classique. Il y a un cor d’harmonie, un cor anglais. Le cor anglais ne fait pas vraiment partie des cuivres, c’est un instrument à anche double, mais on a utilisé pas mal d’instruments à vent, de la flûte, de la clarinette basse, des anches doubles et du cor d’harmonie en plus des cuivres plus fréquents dans le jazz/blues/rock/pop.

C’est un peu pareil avec les instruments à cordes qu’on a utilisés, violon, violoncelle, afin d’obtenir une orchestration complète qui puisse couvrir tout l’éventail de couleurs. On recourt toujours à une certaine orchestration, de sorte qu’il y ait davantage à entendre, et ça permet pour ainsi dire de finir le geste. Il y a l’architecture de la chanson, c’est un peu comme bâtir les murs, installer la plomberie. Ces choses-là sont les finitions : le carrelage, la peinture, les mosaïques, les tuiles. C’est ce qui donne une identité à cet endroit.

Parfois, c’est une identité historique. Le cor d’harmonie qu’on utilise sur « Last night on Earth » et « Old old wood », dès qu’il apparaît, évoque une ambiance XIXème, le genre d’écriture symphonique qu’on entend au XIXème et début XXème. Même chose avec le cor anglais. Il y a des moments sur « Church of the Holy Family » où l’on utilise des instruments à vent d’une manière similaire. Et par exemple sur « Chance » où il y a pas mal de cuivres, ça évoque pour moi les disques des Beatles et… enfin oui, surtout les Beatles, qui utilisent des cuivres en plus des guitares, ce qui crée une ambiance de rock classique.

Les influences

Vous citez souvent les Beatles en interview, sont-ils une grande influence pour vous ?

OB : Oui, mais c’est comme dire que Shakespeare est important pour un auteur de langue anglaise. C’est très dur d’échapper aux Beatles : ils ont plus ou moins défini toutes les règles. On peut prétendre le contraire, mais c’est bien le cas.

Question pour Oren, tu as un jeu de guitare électrique très particulier, quelles sont tes influences en tant que guitariste ?

OB : Les Beatles ont influencé mon jeu de guitare. J’ai été influencé par Richard Thompson de Fairport Convention, par Andy Gill de Gang of Four, John McGeoch de Siouxsie and the Banshees, Robbie Robertson de The Band. Les guitaristes de XTC m’ont beaucoup influencé. Et aussi Midge Ure d’Ultravox.

Parmi les guitaristes modernes de la scène new-yorkaise, Dane Tronzo, Bill Frisell, Marc Ribot. Et puis le guitariste de Captain Beefheart, et le génial guitariste du groupe de Howlin’ Wolf, Hubert Sumlin, qui joue sur The real folk blues. Sans vouloir citer une personne en particulier, je dirais qu’il y a un type de guitariste de jazz qui m’influence, des gens comme Tal Farlow par exemple, Johnny Smith… J’écoutais beaucoup Fred Frith quand j’étais jeune, il faisait des choses inhabituelles à la guitare, comme mettre des pinces crocodiles sur les cordes et jouer de manière totalement différente, ça me plaisait beaucoup.

Ed Pastorini m’a énormément influencé. Me’shell Ndegeocello m’a dit que la chose la plus importante à faire avec une guitare, c’est de composer dessus, et Ed Pastorini en est un très bon exemple. Ce qu’il fait, ce n’est pas tant du jeu de guitare que de l’écriture à la guitare, et ensuite il interprète ce qu’il écrit. Et quand il l’interprète, on a l’impression d’une technique totalement différente. Mais ce n’est pas parce qu’il a passé son temps à inventer de nouvelles techniques, c’est parce qu’il écrit à la guitare. Et quand il joue ce qu’il a écrit, on prend une leçon en l’écoutant. Ce qui est pour moi une leçon plus intéressante que d’écouter un guitariste virtuose comme Peter Haycock, que j’écoutais beaucoup quand j’étais gamin, mais… Les grands guitaristes des années 70 comme lui ou quelques autres ont réellement changé la manière dont je joue, mais pas aussi profondément qu’Ed ne l’a fait. Car ce qu’il fait, c’est une manière de composer, de la même manière que Satie va changer la façon dont vous jouez du piano, car c’est un langage du piano plutôt qu’une technique. Et le langage est plus important que la technique. Je pourrais parler d’autres gens qui ont leur langage de la guitare, mais je ne suis pas préparé pour cette question. J’aurais peut-être plus de choses à dire après y avoir réfléchi. Mais c’étaient déjà quelques réponses. Je suis toujours plus intéressé par les musiciens que par leur instrument.

Ed Pastorini a participé à plusieurs de vos albums. Qu’apporte-t-il de personnel quand il participe à un enregistrement ?

OB : Du génie. C’est difficile à quantifier. Mais c’est quelque chose d’énorme quand ça se produit. (À Jennifer :) Qu’est-ce qu’il apporte qui ne serait pas là autrement ?

JC : Un côté « Ed ».

OB : Oui, voilà.

C’est difficile de trouver des informations sur Ed sur Internet, avez-vous des disques de lui à nous recommander ?

OB : Ed va bientôt sortir un nouveau disque. Si vous restez en contact, je peux vous tenir informés du titre qu’il lui donnera. Mais pour l’instant, il n’en a pas. Donc je ne sais pas.

JC : Mais il existe un monde en dehors du Net, aussi incroyable que ça puisse paraître. Je connais des gens qui ne s’en servent jamais.

Internet et l’évolution de l’industrie musicale

À propos d’Internet, que pensez-vous de la façon dont il a changé le rapport à la musique ?

OB : En ce qui me concerne, je sais que j’achète moins de musique… Mais ce n’est pas tellement parce que j’ai accès à plein de musique gratuite. Si je dois apprendre quelque chose et que je ne le prends pas extrêmement au sérieux, je vais parfois simplement sur iTunes, j’en écoute trente secondes et je le termine dans ma tête, j’écoute un deuxième extrait et ensuite j’écris le reste. Comme ça, j’économise un dollar. Je ne le conseillerais pas à tout le monde, mais ça marche pour moi quand ce n’est pas pour un gros boulot. Parfois, c’est un peu plus rapide de se faire une idée de ce que joue quelqu’un. Dans les années 90, si j’entendais parler d’un groupe, je connaissais son nom sans forcément savoir à quoi ressemblait sa musique. Maintenant, si je suis curieux, je peux aller l’écouter et savoir plus ou moins de quel genre de musique il s’agit. Je ne m’en souviendrai peut-être pas, mais je peux aller chercher des infos.

JC : Chacun devient promoteur. Chacun devient une sorte de producteur. On peut promouvoir ce qu’on veut, et commander ce qu’on veut, la musique devient instantanée. Ce sera intéressant de voir ce qui suivra. Mais on pourrait croire qu’avec la multitude de choses à écouter, les jeunes d’aujourd’hui et les gros utilisateurs d’Internet auraient les oreilles qui exploseraient parce qu’ils connaîtraient tout sur la musique. En réalité, je n’ai pas cette impression. Les jeunes avec qui j’ai parlé n’ont pas nécessairement des goûts plus larges. Quand on était jeunes, il fallait vraiment chercher les choses, aller chez les disquaires, ça faisait partie du plaisir de l’expérience. J’écoute toujours des vinyls, j’aime toujours chercher des disques d’occasion. Donc, je ne sais pas s’il y a encore cette curiosité qui se traduit par quelque chose de tactile, un objet qu’on peut tenir dans ses mains et pour lequel on éprouve une certaine vénération et un certain respect. « C’est quelque chose que quelqu’un a fait. » Je crois que ça s’est perdu. Mais d’un autre côté, les gens créent des choses dans leur chambre, chacun n’est pas simplement un promoteur mais aussi un créateur.

Mais est-ce que ça ne devient pas plus difficile de se distinguer parmi la masse ?

JC : Sans doute, c’est difficile à dire. Je ne sais pas dans quelle mesure ça a changé les choses pour nous, j’ai l’impression qu’elles restent identiques, avec ou sans le Net.

OB : On ne consacre plus de temps aux mêmes choses. Aux tout débuts du groupe, on passait toute la nuit dans une boutique de reprographie, où il y avait un type qui bossait de nuit. C’était devenu un très bon ami. On débarquait à minuit, on partait à cinq heures du matin, mais uniquement quand on arrivait au bout d’un projet. Et pendant des années, une fois tous les deux ou trois mois, on passait toute une nuit avec lui. Il s’appelait Dee. On s’occupait d’imprimer le matériel pour la promo du groupe, ensuite on allait à la poste coller des timbres sur les envois, ça représentait une grande partie de notre travail de promo. Maintenant, on n’a plus jamais besoin d’aller dans ce genre de boutique. (À Jennifer :) Enfin si, à la réflexion, on utilise encore une imprimante, mais seulement parce que ton copain est un excellent graphiste. Ils font de très belles choses ensemble. Autrement, on ne prendrait pas la peine. De nos jours on fait simplement de jolies affiches, mais si elles ne l’étaient pas, on ne les imprimerait pas. Mais c’est aussi la seule raison qui nous pousse à faire de la musique, l’envie de créer de belles choses.

C’est curieux que vous posiez la question en ces termes, « Est-ce un problème que les gens produisent autant d’œuvres ? ». Non, pas du tout, car les œuvres qu’ils produisent se divisent en deux catégories. Soit elles sont belles, et c’est génial, car il n’y a jamais trop de belles choses dans le monde, soit elles ne le sont pas, et alors pourquoi en parler ? La question ne se pose pas.

Mais je pensais à autre chose par rapport à la différence entre les périodes pré- et post-Internet : le Net n’est qu’une extension des médias électroniques. Et ce que ces médias ont fait pour la musique à l’échelle planétaire, c’est d’abattre les barrières de la musique locale. Et la musique locale, c’est comme ça que les choses marchent partout dans le monde, de la même manière qu’il existe une cuisine locale. Chaque région a son climat spécifique, sa végétation spécifique, et c’est de là qu’on tire la cuisine locale. Les Méditerranéens ne mangeront pas de phoque, tout comme les Eskimos ne vont pas s’attabler avec de l’huile d’olive, du sarrasin, du persil et du vin comme on le fait en Crête. Il y a un impératif géographique qui crée la cuisine, comme c’est le cas pour la musique de la Méditerranée ou de la Nouvelle-Orléans, avec le marché des esclaves ou encore l’héritage amérindien dans certains quartiers de La Nouvelle-Orléans : c’est qui crée les groupe des rues et les orchestres de cuivres qui défilent dans la ville. Ce sont des impératifs géographiques et historiques importants qui imprègnent la culture moderne.

La musique de Lily Allen n’existerait pas sans l’histoire de La Nouvelle-Orléans. Mais Lily Allen est un phénomène du Net, elle s’empare de la musique de La Nouvelle-Orléans par le biais des médias électroniques et crée son propre style « Nouvelle-Orléans ». Donc la question que j’aimerais vous poser, c’est : en quoi est-ce la même chose si on veut vraiment s’immerger de la culture de La Nouvelle-Orléans ? Pour que je me coupe le bras et que ce soit La Nouvelle-Orléans qui coule de mon poignet, est-ce que je peux me contenter d’Internet ou faut-il que j’aille sur place ? Je crois que ça marche encore comme ça. Et qu’en fin de compte, si on veut se familiariser avec quelque chose au-delà de la surface, le Net ne va pas suffire. Il faut vivre parmi les Inuits pour devenir inuit, vivre en Méditerranée pour devenir méditerranéen, ou au minimum s’éloigner du Net et aller chez les disquaires, ou apprendre à cuisiner avec les grands cuisiniers de cette culture à laquelle on désire tant participer.

Donc Internet est génial pour transmettre des mèmes et des tropes, pour permettre de commencer à se familiariser avec quelque chose – pour ça, le Net est une bonne et une mauvaise chose à la fois. Mais pour se familiariser plus en profondeur, il faut voyager sur un plan géographique, ce qui est bon et mauvais à la fois.

JC : Malgré tout ce que la globalisation peut comporter de négatif, il y a aussi quelque chose de positif et de beau là-dedans. Je crois que ça pourrait tous nous réunir. La seule chose qui nous sépare, c’est la peur. C’est ce qui nous sépare de nos frères et sœurs du reste du monde.

OB : Et pas l’ignorance ?

JC : Je crois que c’est de l’ignorance. L’ignorance et la peur. Quand on s’en défait, on peut se familiariser avec quelque chose et cesser de le diaboliser. Alors on peut établir un lien avec notre nature universelle. Je trouve ça génial de découvrir qu’on a un fan au Zaïre, où dans d’autres endroits où je ne suis jamais allée, et que le caractère universel de la musique peut réunir les gens. C’est formidable pour ça.

Les musiciens d’Elysian Fields sur disque et en live

Sur cet album, avez-vous joué vous-mêmes tous les instruments à part les cuivres ou y a-t-il d’autres musiciens de la famille Elysian Fields ?

OB : La plupart de nos collaborateurs préférés ont participé. Il y a Chris Valatero, un de nos amis avec qui nous avons travaillé récemment, Robert Di Pietro, qui est déjà parti en tournée avec nous – ils sont tous les deux batteurs. Du groupe d’origine, nous avons Ed, James et Ben, qui apparaissent chacun sur deux ou trois morceaux et qui jouent tous ensemble sur « Chandeliers », le morceau qu’Ed nous a aidés à écrire. Il y a quelques membres d’Antony and the Johnsons, tous les musiciens qui jouent des cordes ont joué avec Antony, il y a Julia Kent, Max Moston et Rob Moose. Il y a Thomas Bartlett, « Doveman », qui a joué sur trois ou quatre albums d’Elysian Fields et qui est un très bon ami. J’oublie quelqu’un ? Ah oui, on a un joueur d’harmonica… Et Charlie Burnham, un vieil ami, joue de la mandoline sur « Johnny ». Sur la même chanson, il y a Katie Scheele, une formidable joueuse d’instruments à anche double… Aaron Heick, qui est un collaborateur de très longue date, depuis près de vingt ans, joue de la flûte et de la clarinette basse. Rob Jost, excellent bassiste et joueur de cor d’harmonie ‒ on n’a pas eu besoin de lui pour la basse, mais il a joué du cor sur « Old old wood » et « Last night on Earth ».

JC : John Medeski joue de l’orgue.

OB : Encore un très bon ami de longue date. John Medeski joue de l’orgue, c’est le dernier solo qu’on entend sur le disque.

C’est lui qui joue le solo d’orgue Hammond sur « Last night on Earth » ? Ce passage est vraiment génial

OB : Oui, c’est lui. C’est un excellent joueur d’orgue Hammond ainsi qu’un excellent pianiste et l’un des meilleurs musiciens que j’aie jamais entendus.

Emmènerez-vous certains de ces musiciens en tournée ?

OB : On essaie de faire venir Chris, qui sera présent pour quelques concerts en mai, et Sarah Murcia sera là aussi en mai – c’est une bassiste qui vit à Paris et qui fait partie de nos amis et musiciens préférés. Elle joue aussi du clavier, ainsi que Chris. Elle a donné un excellent concert au festival d’Amiens dont on revient tout juste, avec son groupe Caroline qui joue une musique vraiment incroyable

JC : Bien sûr, c’est un luxe d’avoir autant de musiciens, on a vraiment de la chance d’avoir tant d’amis dans le métier qui ont participé au disque avec ce côté un peu artisanal qui est notre façon de faire. On travaillait en studio et tous ces gens sont venus nous offrir leur musique d’une très belle manière pour qu’on puisse enregistrer l’album. Ce serait un rêve, mais aussi un luxe de recréer ça sur scène avec tous ces musiciens, car on n’aurait pas les moyens de payer pour tout le monde.

OB : Et puis les gens sont occupés, beaucoup des musiciens avec qui on travaille partent en tournée ou ont d’autres engagements. C’était déjà génial d’arriver à les rassembler en studio.

JC : Mais Oren et moi, on a toujours aimé faire les choses différemment sur scène. On ne cherche pas à se dire « Il faut que tout soit exactement comme ça. » On joue avec des musiciens différents en se disant « On va voir à quoi ressemble cette chanson avec cette personne. » Ce n’est pas parce qu’une chanson est écrite qu’on peut la reproduire à l’identique chaque soir dans chaque ville, et je trouve ça formidable. On est davantage dans une sensibilité jazz, on s’autorise une certaine liberté. C’était génial de faire l’album qu’on voulait, avec les chansons qu’on voulait. Et c’est ce qu’on adore dans le fait d’enregistrer des disques, on peut lancer un projet et le créer, et aussi se faire surprendre, bien sûr.

Mais jouer sur scène est toujours différent, on sait qu’on peut jouer en duo ou en quintet, en essayant pendant tout ce temps de créer des chansons qui ont une sensibilité classique dans le sens où la chanson pourrait tenir par elle-même. Je pourrais vous donner cette chanson, et si elle a assez d’intégrité – je veux dire par là d’intégrité structurelle –, vous pourriez en faire quelque chose, comme le faisaient les auteurs de chansons classiques. On ne se dit pas que cette chanson doit avoir ce genre de riff ou ce genre de son, tout commence vraiment par l’écriture. La chose la plus importante pour nous dans le cadre d’Elysian Fields, c’est l’écriture elle-même.

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Derniers commentaires
noxy - le 19/06/11 à 05:27
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Très bonne interview.
Merci, Bonne continuation.