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publié par Mélanie Fazi le 06/08/13
Savages
- Silence Yourself
Silence Yourself

Comment décrire l’énergie pure en musique ? On emploie souvent le terme, trop peut-être, pour masquer notre incapacité à transmettre la sensation viscérale qu’une musique fait naître en nous. C’est à cause de cette épineuse question que nous tournions depuis un bon moment autour de l’épatant premier album de Savages sans savoir par quel bout le chroniquer. On a décrit cent fois des musiques jouées en formation voix/guitare/basse/batterie en cherchant à expliquer en quoi cette configuration-là diffère de toutes les autres. On convoque parfois des références plus ou moins bien senties, mais l’essentiel reste indicible.

Animal

Malgré tout, cet aveu d’impuissance ne tempère pas notre envie de vous dire à quel point la musique de Savages déchire tout, à quel point elle vous empoigne et vous malmène. Alors on le dira maladroitement sans doute, en cherchant ses mots, mais au moins ces choses-là seront dites.

Elles sont quatre et jouent une musique qui ne cherche pas à bouleverser la grammaire rock ni à se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Car, de fait, on ne trouvera rien ici qui ne soit une variation sur des codes déjà bien rôdés, mais l’intérêt n’est de toute manière pas à chercher là. C’est ce que soulignent les manifestes publiés sur le site du groupe : il ne s’agit pas de réinventer l’eau tiède mais de réveiller quelque chose d’enfoui en soi pour retrouver un lien nécessaire entre le corps et l’émotion, de porter un regard neuf sur le monde et de le vivre différemment.

Vaste programme que l’auditeur pourra ou non rapporter à sa propre expérience de cette musique. Qu’elle parle au corps autant qu’aux émotions, c’est indéniable. Pas de poses ni de minauderies, on est happé dès la première écoute par l’urgence imprimée à la batterie en écho à celle de la voix. Ça va vite, très vite, comme une course désespérée promise à une issue violente. « She Will », notamment, est le plus beau cri d’animal furieux qu’on ait entendu depuis au moins le « Cat’s Claw » des Kills, grâce à la rage que la voix de Jehnny Beth (moitié du duo John & Jehn) imprime à ces deux mots répétés en boucle, « She will, she will, she will », qui montent vers un crescendo insensé et se gravent en nous comme l’un des refrains les plus emballants, les plus obsédants de l’année.

Deux faces

Parlons-en, de cette voix. Un beau timbre androgyne qui nous a rappelé au départ la découverte de Placebo entendu chez Bernard Lenoir un soir déjà lointain, et le trouble ressenti en nous apercevant qu’on s’était trompé sur le sexe de cette voix. Celle de Jehnny Beth brouille les pistes de manière assez semblable. Sur les morceaux les plus bruts, « She Will » ou « Husbands », elle chante toutes griffes dehors, on l’imagine agripper le micro pour y cracher les mots. On a invoqué pour décrire la musique et les concerts de Savages les ombres de Joy Division ou encore de Siouxsie and The Banshees, autant dire qu’on n’est pas ici dans l’aimable chansonnette aseptisée. L’album est court et fulgurant, entrecoupé de pauses qui sont autant de respirations salutaires : l’instrumental minimaliste « Dead Nature » qui scinde l’album en deux comme pour marquer le passage d’une face A à une face B, ou les très beaux « Strife » ou « Marshal Dear » plus en demi-teinte. Les morceaux les plus marquants sont sans doute les autres, les furieux, les frénétiques, qui vous saisissent et vous laissent pantelants. Mais tous sont habités de la même fougue et de la même tension qui maintiennent constamment l’album sur la corde raide.

Retour aux sources

Silence Yourself n’invente peut-être pas grand-chose musicalement parlant mais capture une sorte de concentré d’esprit rock. C’est brut et sale, noir et violent, porté par une batterie nerveuse, des riffs qui claquent, une voix expressive, une basse orageuse, et ça fait un bien fou. On a envie, pour décrire la musique de Savages, de convoquer tout un tas de termes devenus des clichés sur le rock mais qui sont tellement vrais ici. Un retour aux bases, en somme, à l’essentiel, à ce que le rock a de plus nu et de plus cru. Et un album dense et admirable, tout simplement.

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publié par le 06/08/13